Partagez
Voir le sujet précédentAller en basVoir le sujet suivant
Admin
Messages : 21
Date d'inscription : 14/07/2016
Voir le profil de l'utilisateurhttp://antheme.forumdeouf.com

Le masque blanc de maman

le Ven 27 Oct - 12:27
« Toutes les photographies du monde formaient un Labyrinthe. Je savais qu’au centre de ce Labyrinthe, je ne trouverais rien d’autre que cette seule photo ».
(in R. Barthes, La chambre claire, p. 114)





Parole1
Lieu A
Le mausolée


Je reste toute la journée assise à ma chaise, sans pouvoir
m’en décoller. Toute la journée, je demeure vissée à cette
chaise. Ce n’est pas que j’aime cette chaise, je ne peux m’en
décoller de toute la journée, voilà tout.
Et toute la journée, il me semble qu’elle me regarde de
haut, dans son mausolée, qu’elle me nargue même. Je la vois,
là, planquée dans ses cendres, qui ne lui serviront jamais plus à
rien. Ses cendres, c’est un peu mes cendres, comme je dirais
mon sang, ou le fruit de mes entrailles, ou mes entrailles tout
court.
Donc, toute la journée, ses cendres qui sont mes cendres
me regardent de haut, elle me regarde moi qui suis vissée à ma
chaise et qui m’étends sur son cliché, cliché non pas pris par
elle, mais d’elle, souriant sous son masque.
Toute la journée, je chante le même refrain sur ma
chaise. J’affiche le même dédain du temps qui passe, inlassable.
C’est comme un regain, toujours le même, qui renaît chaque
jour, chaque matin, quand je m’installe sur cette chaise en face
de maman.
Elle était belle, maman, sous son masque. Tentaculaire,
sa beauté. Toute la journée, je fais rimer maman et beauté, en
les reliant par le jeu du masque. C’est le masque blanc, sans
fard, qui me permet, chaque jour, à nouveau, de recommencer.
Je lie maman à masque, je lie masque à beauté, et j’emballe.
J’emballe très serré, car tous les jours, chaque fois un peu plus,
je ne relie plus très bien maman à beauté.
J’ai ce cliché, en moi. Mais il se tient de plus en plus
clos pour moi, replié en lui-même, comme une fleur têtue qui
voudrait garder pour elle seule ses senteurs et sa robe délicate.
Alors je perçois de moins en moins bien le syntagme beauté en
maman. Je bégaie maman liée à beauté. Je bégaie « maman tu
es belle ». Je ne parviens plus à articuler maman avec beauté.
Car maman, tous les jours, me charrie de ses cendres.
Son pot de cendres me fait comme des clins d’œil. Je crois que
les clins d’œil de maman voudraient être de la malice, de la
gaieté, mais les coups d’œil de maman sur moi qui la regarde ne
ressemblent plus qu’à une désespérante mélancolie.
La fleur sans sève est une beauté fanée. La belle image
de maman se flétrit en moi. Je ne parviens plus à ranimer
l’image. « Maman je te perds. » « Maman tu es partie. »
« Maman je te perds de vue car tu es partie sans moi. »
Toute la journée j’essaie de te ranimer sur la
photographie derrière le masque. Mais cela ne rime plus depuis
que tu es partie. La musique est celle de la perte, et non de la
vie.
Je lis maman derrière son masque, je lis le sourire de
maman derrière le masque. Mais à force de lire, je ne parviens
plus à retrouver la fraîcheur du sourire - de sa bouche qui
s’esclaffe derrière le masque, à mettre un masque sur sa belle
peau basanée.
Je ne parviens plus à réanimer l’image de maman sous
son masque. Je n’entends plus son rire qui s’envolait en volutes
dans l’air. Toute la journée, je reste vissée à la chaise, je regarde
maman qui ne rit plus sur le cliché. Ses cendres ricanent sur
l’étagère en face de moi. Je me sens coupable de ne plus
entendre son rire de quand j’étais enfant, de ne plus voir ses
yeux se plisser. Je vois ma tête sous la guillotine qui crie
d’horreur - « maman ! aide-moi ! j’oublie ton visage qui rit ! ».
Insensiblement, je reproduis la photo. Je reproduis
maman, un à un, chaque point chaque trait qui dessine maman,
qui montre maman sur la photo. Mais je sais que je m’y prends
mal, car ce n’est pas cela que je veux reproduire, une image.
C’est le sourire de maman que je veux retrouver. C’est maman
toute entière et son sourire que je voudrais trouver sous mon
attirail de pinceaux et de stylos.

*

Je n’écris pas, enfin, d’habitude je n’écris pas. Là oui.
Je ne sais pas pourquoi, aujourd’hui, jour comme tous les
autres, où je demeure dans une léthargique absorption de la
photo de maman sous son masque, le cul vissé à la chaise,
j’écris. J’écris maman et son sourire. J’écris maman qui me
nargue dans le cocon de ses cendres. Qui me regarde regarder sa
photo. J’écris que je sens que maman me nargue, que je le sens,
que je ressens aussi de la culpabilité, à faire ça, ou plutôt à ne
rien faire pour ressusciter maman.
Oui, vissée à la chaise toute la journée, je me sens
coupable de ne parvenir à rien faire pour réussir à ressusciter
maman sous son masque de plomb. Pourtant, je ne reste pas
idiote toute la journée.
J’essaie de ressusciter la figure de maman sous son
masque blanc. Toute la journée j’essaie de te recomposer la
figure. Je me décompose pour te recomposer. Comme un enfant
assidu qui s’acharnerait à constituer un puzzle trop dur pour lui.
Toute la journée, je regarde le blanc lisse du masque, je
le compare à ce teint si particulier qu’avait maman. Je n’ai
jamais compris pourquoi maman avait le visage basané. Je
m’accroche au blanc lisse du masque qui, à force d’être
observé, scruté, dilué par mon regard, devient presque le visage
rieur de maman. La peau basanée de maman, je ne la
comprends pas. J’ai la peau claire, j’ai la blancheur du masque.
Maman a la peau sombre du visage qui se tient dessous un
masque. Maman se tient dans l’ombre.
Le pot sur l’étagère me regarde fixement. Je ne perçois
plus les clins d’œil de maman quand j’interroge son teint. Cela,
sa peau basanée, demeure comme un mystère entre nous, qui
nous maintient à distance. Je ne peux me rapprocher de maman.
Il n’y a pas de pont possible entre elle et moi, sauf ce cliché
dans lequel je me jette par le masque. Le masque est la porte
qui m’ouvre sur maman, sur l’intimité de maman, sur la chair
brûlée de maman qui m’est refusée car elle est pour moi ce qui
m’est étranger.
Je me dis « cet après-midi, j’irai faire des
photographies ». Mais je sais que, comme chaque jour, je n’irai
pas. Je n’irai pas dehors dans le grand parc prendre d’autres
personnes que maman en photo. Je ne veux capturer que maman
dans mes yeux. « Clic clic clic, maman, je te prends en photo
sous ton masque. »
Je ne sortirai pas. Maintenant j’ai bien trop peur de
sortir et de quitter maman des yeux. J’ai peur qu’elle s’efface
sur le cliché, qu’elle disparaisse complètement. Et alors, il ne
resterait plus que le masque blanc pour me parler de maman. Je
ne veux pas quitter maman, qui commence déjà à s’effacer un
peu sous son masque. Je ne veux pas perdre maman encore une
fois.
Maman était belle. Je la revois, je veux dire je la vois
sur la photographie, souriant sous le masque. Je ne sais pas qui
a pris ce cliché, si c’est mon père ou un autre qui a pu l’aimer,
et qui a aimé sa beauté.
Je m’interroge souvent sur ce masque. Qui a donné à
maman le masque blanc? Est-ce le même homme qui lui a
donné le masque et qui l’a photographiée? Est-ce qu’il avait fait
exprès de lui donner un masque blanc, je veux dire un masque
qui soit blanc pour faire ressortir sa peau basanée?
« Maman et le masque blanc », ce cliché c’est ainsi que
je l’appelle. Le matin, en me levant, je me dis :
« allons voir maman sous son masque blanc, allons dire bonjour
à maman ». Maman et le masque blanc, ce sont deux personnes
aussi importantes l’une que l’autre sur le cliché. Je ne peux pas
détacher maman de son masque, je ne peux pas séparer le
visage basané de maman de la blancheur éclatante du masque.
Maman se farde du masque, et en rit.



Parole 2
Lieu B
La rencontre


Elle met un masque blanc sur son visage basané. Elle
sourit.
Porter un masque c’est ouvrir une brèche, c’est faire
entrer le jeu. C’est un « je joue », « je joue le jeu du je ». Elle
rigole. Cela ne lui vient pas en tête, toute cette mascarade des
mots, lourds, pompeux.
Elle affiche un masque blanc, et avec éblouissement,
elle sourit, sous le masque. Sous la matière lisse du masque, elle
sourit. Elle est cachée sous son masque. Mais on voit qu’elle
sourit, dessous.
J’ai fait un cliché de cela, de elle qui sourit sous son
masque. Cela : cette étrange vision qui fait qu’on voit sans voir.
Qu’on la voit sourire sans pourtant pouvoir la voir sourire.
Je me promène, et je vois, là, cette femme si belle, en
train de rire et de jouer. Elle m’apparaît être le centre du jardin
et ne faire qu’un avec lui.
Elle cache ses traits derrière un masque, et cette
incongruité-là fait rire aux éclats toute une assemblée d’enfants.
Sa grande silhouette émerge d’entre les dahlias, les
renoncules, les menthes et les citronniers. Les petits corps des
enfants se pressent tout contre elle, formant un halo autour
d’elle.
Elle est belle et me plaît. Tous ne peuvent qu’être
charmés par cette beauté.
Pourtant je sens dans mon dos, qui se pressent, les
regards moqueurs. Ces hommes et ces femmes ne savent pas.
Ils ne savent pas la beauté. Ils ne savent pas se taire et
apprécier. Ils ne savent pas que juger peut parfois tuer.
Sous mon regard, elle m’apparaît libre. Elle échappe à
tout jugement. Je la trouve belle ainsi, par son innocence.
*
Ce sont des moments comme ceux-ci qui font vibrer
tout mon être et qui me font me sentir vivant. Je ne peux alors
que remercier la vie, et lui rendre grâce. Pour lui témoigner ma
reconnaissance, j’immobilise ces moments par des
photographies.
Mon offrande prend toujours la forme de
photographies, car c’est le seul domaine dans lequel je sois
habile et qui me permet de rendre un peu de ces merveilles
données. J’en capture des instants, qui ne sont que des fractions,
des bouts minuscules d’un tout immense qui nous dépasse.
Je dis souvent en plaisantant que je ne travaille pas pour
moi, mais pour les autres, pour le monde. Ce n’est peut-être pas
tout à fait vrai, mais c’est l’impression intime que je recueille
de mon travail. La photographie me permet de rendre grâce à
ces inconnus, à ce qu’ils sont et me donnent par leur simple
présence.
Ce moment précis, où une femme émerge de la
végétation et se rit d’avoir trouvé une si bonne cachette, son
masque, m’apparaît être un don merveilleux, un miracle. Sa
présence si simple parmi les enfants témoigne de tout son être,
et d’une fabuleuse insouciance vis-à-vis du jugement des autres,
des grands, et de leurs normes.
Je m’imprègne du lieu, de la présence de cette femme
au rire éclatant, de la blancheur du masque posé sur son visage,
et de la couleur si troublante, mystérieuse, de sa peau sous le
masque blanc. Basanée.



Parole 3
Lieu A
Le rendez-vous


Je me lève. Il est midi. J’ai profondément dormi cette
nuit, le réveil est douloureux. Je ne parviens qu’avec difficulté à
m’arracher du sommeil. J’ai peur. N’ai-je pas raté le rendezvous
avec maman?
Il ne me servirait à rien de courir jusqu’au pot pour voir
si les cendres de maman sont encore là, intactes. Car le rendezvous
avec maman ne se fait pas face à l’étagère, par
l’intermédiaire du pot. Mais le rendez-vous avec maman se fait
bien plutôt avec le cliché de maman, par le cliché du masque
qui cache maman.
Le masque est l’intermédiaire de notre entrevue. Je ne
pourrais pas voir maman sans le masque, je veux dire si le
masque n’était pas là, si un jour il venait à s’effacer. Pour
rencontrer maman, il faut d’abord rencontrer le masque. Le
masque protège maman.
Je suis catastrophée de cette possibilité-là, avoir pu
louper le rendez-vous avec maman. Je ne sais pas encore si je
vais pouvoir rencontrer maman, mais je sais déjà que le rendezvous
avorté est possible. Je suis catastrophée car il m’apparaît
d’un coup, après la première phase du réveil, après la brusque
prise de conscience du réveil différé, que je peux imaginer le
rendez-vous manqué.
J’imagine maman qui m’attend, et moi qui ne suis pas
là, qui ne suis pas encore assise à attendre que maman émerge
de dessous le masque.
Pouvoir imaginer le rendez-vous raté par ma faute est
pire que de perdre maman au fil des jours, est pire que de voir
maman se perdre sous le masque. Que ce matin, j’aie pu différer
le rendez-vous avec maman fait que je me tords. Prise
d’appréhension, je ne sais pas encore si maman va accepter de
se montrer sous le masque. Si le masque va bien vouloir me la
révéler un peu.
Maman se cache sous le masque, et elle rit d’une si
bonne cachette. Elle sait bien qu’un jour on ne la verra plus,
sous le masque, que petit à petit le masque la dissimule un peu
plus, jusqu’au jour où le masque la gobera toute entière. Où elle
ne sera plus derrière le masque, cachée par le masque,
dissimulée, mais vraiment absente, prise dans le masque qui la
fera disparaître complètement. Alors, j’aurai perdu maman.
*
Je ne parviens à rien faire, là, vissée à ma chaise. Mon
bureau est vide, hormis le cliché de maman. Certains jours je
fais mine de le remplir, comme pour me prouver à moi-même
que je suis encore capable de m’affairer comme tout le monde,
de travailler en quelque sorte.
Mais je sais que c’est un mensonge, une farce que je me
fais à moi-même. Ma farce n’est pas drôle, je n’y prends pas
plaisir comme à une bonne plaisanterie ou à un bon jeu de mots
que me ferait un ami. Je ne ris pas.
Je remplis mon bureau et c’est là un mensonge que de
croire que c’est parce que je travaille que mon bureau se
remplit, que les objets s’accumulent. Non, c’est moi qui remplis
mon bureau. J’ai alors comme dessein de recouvrir tout l’espace
de mon bureau.
Certains jours je ne supporte pas le vide de maman alors
j’obstrue. Je fais avaler à mon bureau plusieurs kilos de livres
en tout genre, des pinceaux et des stylos, des pots de peinture,
du papier, des grigris de toutes sortes. Je sature mon bureau
d’objets car c’est moi que je tente de combler, pour calmer la
faim. Je sature le bureau parce que maman est raturée en moi.
Elle est un peu plus illisible chaque jour.
Mon bureau saturé, raturé, je reste béante. Que faire
d’autre ? Une fois qu’il n’y a plus le moindre espace vide, que
tout a été amoncelé sur le bureau, que je ne peux plus caser le
moindre objet, serait-ce le plus petit, que faire? Alors j’attends
béante que maman revienne. Mais elle ne revient pas, et le
lendemain je mets tout à terre pour retrouver maman. Pour
tenter de retrouver maman vierge de toute trace d’émoi, de mon
émoi claudiquant en l’absence de maman.
Mon bureau c’est mon berceau. J’y demeure toute la
journée, et j’attends que maman vienne me bercer. Qu’elle pose
sur moi ses douces lèvres de mère attendrie par l’enfant qui est
d’elle et qui ne peut pas s’endormir si le doux baiser n’est pas
posé sur la joue rebondie. J’attends maman dans mon bureau.
Toute la journée, j’attends son baiser qui ne vient pas, qui ne
viendra plus.
Avant, je pouvais dire « je sature de maman ». Mais
maintenant, à quoi cela me servirait-il de dire « je sature de
maman », sinon à mentir ? Je pourrais dire « je sature de
maman » pour me faire croire que maman est encore là.
Pourtant, à chaque commencement de journée,
j’observe un rituel méticuleux qui doit faire revivre maman. Je
m’impose en maître de cérémonie. Chaque jour je recommence
le même rituel. Chaque jour je conclus un nouveau pacte avec le
masque qui doit me conduire à maman, parce qu’il est mon seul
intermédiaire vers elle. Chaque jour j’investis le masque blanc
d’une aura bienveillante. Pour lui, je brûle plusieurs bâtons
d’encens. Puis j’aère, pour que maman n’étouffe pas, pour
qu’elle ne se mette pas soudain à suffoquer.
Je broie de l’encre. Je m’applique à faire tourner bien
comme il faut le bâton d’encre sur la surface dure et granuleuse
de la pierre. Je broie l’encre pour dessiner maman. Je regarde
avec attention l’image de maman pour pouvoir la reproduire à la
perfection.
Les traits qui m’échappent ne sont pas les traits de
maman. Les traits d’encre noire dessinent le masque. Je ne
parviens pas à dessiner maman, peut-être que je n’arrive pas à
me résoudre à fixer de mes traits de pinceau l’inconnu, cette
inconnue que fut pour moi maman.
Je n’ai pas connu maman. De maman je ne connais que
son masque blanc qui me l’a ravie. Masquer maman, c’est ce
que je fais avec mes traits d’encre qui peignent la blancheur qui
recouvre maman. De maman je ne connais que la blancheur qui
ne révèle rien, qui tait tout. La blancheur dit tout : maman rien.
Le masque signifie fort maman. Il dit tout haut maman.
Mais ce n’est pas par l’en face du masque, par la fente du
masque que je voudrais apprendre maman, écouter maman.
C’est par la bouche même de maman que je voudrais entendre
maman. C’est par sa bouche tue d’un masque que je voudrais
l’entendre.
Maman ne parle pas. Elle tait. Elle tait les aspérités par
son port du masque blanc. Elle tait toute aspérité, toute vérité -
d’elle, sur elle, qui puisse la signifier trop violemment. Elle
revêt le masque blanc sur sa peau foncée pour ne pas blesser.
Pour ne pas prendre le risque de blesser. Elle ne désire pas
s’afficher. Elle tait sa peau noire, pour ne pas apeurer l’autre.
Je devrais m’expliquer, vous en dire un peu plus. Mais
je n’en ai pas le temps. Je n’ai de temps que pour maman.



Parole 4
Lieu B
La veste


Lorsque je repense à ce cliché, j’en tremble. Cette
femme n’est pas simplement belle, elle est la grâce incarnée.
Le visage basané fait écho au masque. La blancheur du
masque est le préalable indispensable à la possibilité de la
révélation de l’incarnation.
La couleur noire existe par le blanc. L’incarnation
sombre est révélée et prend forme grâce à la blancheur du
masque. Les traits cachés sont révélés par le masque, par le fait
même qu’ils soient masqués. La peau existe par le masque.
C’est ainsi qu’elle m’est apparue pour la première fois,
lorsque j’ai sorti du bain révélateur la photographie.
Ce bout de papier exposé m’est apparu comme un
fragment de la grâce faite chair. Si beau, terrible.
J’ai longtemps porté en moi cette photographie. Le
cliché de cette femme et de son masque était pour moi un
talisman, l’image nécessaire à mon existence.
Je le portais sur moi, tout près de ma poitrine, le plus
près possible de la peau, au niveau du cœur, pour l’entendre
résonner, dans le creux d’une poche de mon blazer. La doublure
de soie était le cocon parfait d’un tel joyau.
*
Aujourd’hui, je me suis séparé de cette photographie. Et
je dois l’avouer, l’acte même par lequel j’ai réalisé cette
séparation, a été pour moi douloureux.
Aujourd’hui encore, cette séparation creuse en moi une
violente blessure. La douleur est à chaque fois ravivée par la
pensée du manque. Lorsque je prends conscience que, là, au
creux de ma poitrine, dans le nid de la poche du blazer, il n’y a
rien, il n’y a plus l’aimable et réconfortante présence, alors cette
prise de conscience, qui n’est pourtant qu’un rappel, me rend
fou. L’acte par lequel ma main vient toucher l’endroit du cœur,
envoyant ainsi une impulsion électrique jusque dans mon
cerveau, ravive dans le même temps le souvenir de l’acte passé,
et mon désespoir.
Pourtant, je ne me suis pas senti contraint de donner
cette photographie. Aucune pression émanant d’un quelconque
regard ou injonction extérieurs ne m’a poussé à donner la
photographie. Aucun regard réprobateur ne m’est apparu.
Aucune parole au ton impératif n’a trotté sentencieusement dans
ma tête.
J’ai offert cette photographie, de bon cœur, sans même
y réfléchir – sans mesurer l’ampleur de ce geste et des
conséquences qu’il aurait à l’avenir pour moi. J’ai donné
l’image à celui qui en avait besoin, à celui qui s’est présenté sur
mon chemin comme le légitime destinataire.
Je ne l’ai pas vu, je ne l’ai pas rencontré. Mais pourtant
je savais, imperceptiblement, qu’il en aurait besoin, que la
photographie lui serait un jour nécessaire.
C’était lui laisser un souvenir – de cette mère qu’il
n’avait pas ou très peu connue. C’était surtout remettre un peu
de grâce dans un lieu qui annonçait un chaos à venir, un
événement insurmontable pour qui pouvait aimer. C’était offrir
un peu de grâce à qui se retrouverait face à l’absence, c’est-à-
dire face au désespoir – lieu sombre et incompréhensible.
Je me suis rendu un jour chez l’autorité compétente en
charge du dossier et je lui ai remise sous enveloppe la
photographie de cette mère inconnue, ou très peu connue.
Photographie prise une trentaine d’années plus tôt. C’était,
apparemment, le seul héritage que laissait derrière elle cette
belle femme mystérieuse. Elle n’avait rien possédé - si ce n’est
son incomparable charme et son propre corps.



Parole 5
Lieu A
La maladie


Je n’ai pas de photographie du corps délabré de maman.
Pourtant je l’imagine. J’imagine le corps de maman délabré par
la maladie. Maman a dû beaucoup souffrir pendant sa maladie.
Je n’étais pas là pour la voir, pour lui tenir la main.
J’imagine l’érosion, lente et pernicieuse, du corps de
maman. J’imagine son corps qui s’érode, et qui ne laisse de ses
membres que des bâtons secs, comme rongés par de trop
nombreux insectes. J’imagine une maman-bâtons, une maman
trop fragile pour que l’on puisse la porter, et pourtant si légère.
J’imagine l’érosion qui fend les membres de maman.
L’érosion qui vide maman d’elle-même. Maman se perd comme
j’ai perdu maman. Elle est délabrée. Maman se meurt.
Elle était belle maman sous son masque. Elle riait
maman sous le masque blanc. La maladie lui a ôté ce masque
qui la rendait si joyeuse.
La maladie a ôté le masque par lequel je connais
maman. Ce masque, qui m’a rendu maman, a repris maman la
laissant seule sur la berge, abandonnée. Maman a perdu son
masque, ce masque si précieux qui la rendait belle, qui lui
permettait de se mêler à la foule, de passer inaperçue grâce à sa
blancheur.
Maman sans masque, c’est maman malade. Le masque
ôté, il n’y a plus qu’une maman qui a souffert et qui est morte.
Je ne parviens toujours pas à savoir si c’est de porter ce masque
que maman est tombée dans la maladie ou si c’est que, malade
(la cause reste alors cette mystérieuse variable), elle a dû ôter le
masque.
De maman, ne demeure plus que cette photographie
d’elle portant le masque. Maman morte c’est maman arrachée à
son masque. Je ne sais pas qui, à la mort de maman, s’est
emparé du masque. De maman ne demeure plus qu’une poignée
de cendres. La mort de maman jette une fascinante ellipse sur
l’enlèvement du masque. Maman morte, le masque lui est
arraché, dérobé. C’est pour cela que j’affirme que maman sans
son masque c’est maman morte. Peu importe la place des
membres de l’équation, le résultat reste inchangé. Maman est
morte, le masque arraché.
En l’absence de photographies, j’imagine pourtant le
corps de maman pendant la maladie. Le corps délabré de
maman. L’érosion, la fente qui creuse maman, qui dévore
maman.
J’imagine les membres dilatés de maman. Creux et
pourtant dilatés. Des membres sur lesquels pourrissent de belles
fleurs bleues. Des membres qui accueillent tous les sans logis,
tous les indésirables, qui se trouvent si bien en maman. Le corps
de maman est confortable. Le corps d’une maman est fait pour
être plein. Il a cette capacité d’accueil. Il donne envie d’être
enlacé.
J’imagine ses membres dilatés que l’infirmière a dû en
vain laver. Chaque jour, elle a dû recommencer sa tâche.
Chaque jour, elle a dû voir les membres de maman se dilater un
peu plus, douloureux. J’imagine le labeur de l’infirmière,
chaque jour un peu plus fastidieux. J’imagine les gouttes de
sueur sur le visage de cette femme, une inconnue venue laver
une inconnue.
Je plains l’infirmière qui a dû laver maman malade. Je
plains cette infirmière qui a lavé maman parce que c’était son
travail, et non parce qu’elle avait envie de laver maman.
J’aurais voulu être cette infirmière. J’aurais voulu laver le corps
dilaté de maman, et le rendre à sa pureté.
J’imagine l’infirmière, l’infirmière confrontée à la
maladie de maman. Chaque jour elle revient. Chaque jour elle
est revenue. L’infirmière rentre dans la pénombre de la chambre
glacée par la solitude de maman malade, par l’esseulement de
maman délaissée, laissée à sa maladie, à sa noyade. Elle œuvre
en silence, méticuleuse, appliquée à soigner maman. Elle répète
inlassablement les mêmes gestes autour de maman, du corps de
maman malade.
J’imagine maman sans son masque. J’imagine le visage
de maman malade. Il a pâli. Il n’est plus aussi foncé que sous le
masque.
J’imagine maman sans son masque, et je ne la reconnais
plus. Ce n’est plus maman. Je veux dire, je ne peux qu’associer
maman à son masque. Maman c’est maman qui se tient sous
son masque blanc, qui sourit d’être si belle sous le masque, qui
sourit d’être trouvée belle alors qu’elle a la peau basanée.



Parole 6
Lieu B
Le photographe


J’ai longtemps rêvé de cette femme, pour cette femme,
avec cette femme. Puis un jour, je l’ai revu, tout comme renaît
le printemps.
Elle m’apparu dans son évidente beauté, suave et
éclatante. Son visage n’avait pas changé. Ses traits avaient
quelque peu perdu de leur élasticité de jeunesse. Mais je
retrouvais ce sourire charmant, qui m’avait séduit au premier
regard.
Je redécouvris également ses yeux dans lesquels venait
se blottir la lumière. Leur éclat était d’autant plus intense que le
contraste avec la couleur de sa peau était saisissant. La lumière
habitait ses iris sombres.
Je lui reparlais de cette photographie que j’avais prise
en ce jour de printemps tardif, dans le jardin aux enfants. Elle
ne s’en rappelait pas vraiment, et paraissait s’en moquer. Je
sortis alors le cliché, je voulais lui montrer, lui rappeler ce jour
si beau où elle était si belle sous son masque.
Oubliant ma timidité et ma gêne naturelles, je sortis la
photographie de ma poche, du plus profond de mon être, pour la
lui montrer, avec adoration. Elle haussa les épaules, et de son
rire si clair, me demanda si photographe était mon métier et si
cela n’était pas un drôle de métier.
Sa question avait été dite avec un ton insouciant, mais
elle était en réalité un habile moyen de détourner la
conversation et de tourner le regard et l’attention vers moi, et de
la laisser, elle, dans l’ombre. Dans l’absence des mots et dans
l’ombre du masque.
Elle ne repartit pas avec la photographie. Elle n’en
éprouva pas le désir. Cette photographie ne représentait pas
pour elle une nécessité, ni une présence nécessaire, vitale.
Après son départ, je ressentis comme un vide creusé en
moi, son absence. Je me trouvais comme devant un paradoxe, sa
présence si simple, légère et silencieuse, qui apportait avec elle
l’apaisement, et l’absolue nécessité de l’éprouver à mes côtés,
qui se traduisait de façon violente dans mon corps.
J’ouvris la main, et me rappelais la présence de la
photographie. C’était bien moi qui la possédait. Son
renoncement était comme une bénédiction, un laissez-passer, un
droit de vivre encore un peu.
Conserver sa photographie était pour moi un réconfort.
Un moyen de faire face au caractère absurde de l’existence.



Parole 7
Lieu A
La prière


J’ai le regard qui devient flou à force de regarder
maman. Je veux dire : je ne vois plus vraiment ce qui
m’entoure. Tout ce qui est autour, autour c’est-à-dire au-delà de
la photographie de maman, devient flou. Les arbres, les toits,
les nuages qui transparaissent par les fenêtres se ternissent. Les
objets autour de moi se démolissent. Ils tombent en cendres. Ils
ont perdu leur importance d’avant.
J’ai le visage qui devient flou à force de regarder
maman. Je veux dire : je ne me vois plus, je ne me sens plus
regarder maman. Je vois avec le regard de maman, avec ses
yeux qui percent à travers le masque, qui me transpercent et
m’épinglent sur un mur anonyme, qui s’efface à son tour.
J’ai le visage qui s’efface à force de regarder maman.
Maman devient tout, elle est mon monde, mon moi. Elle est
monde, elle est moi. Maman monde, maman devient énorme.
J’embrasse maman de tout mon être, j’embrasse maman comme
je n’ai jamais pu le faire - c’est-à-dire, fort.
Les yeux de maman m’épinglent au mur des souvenirs.
Je figure parmi les cadres et les sous-verres qui exposent les
souvenirs, de vieilles photographies décolorées qui ont perdu
leur consistance, car trop vieilles elles en sont devenues
irréelles. Le mur des souvenirs c’est le même mur que celui des
anonymes, un mur que plus personne ne regarde. Plus personne
ne clame ni ne réclame tous ces morts.
Maman m’épingle parmi cette irréalité. Elle m’assigne
une place. Dans cette irréalité je fais bonne figure parmi les
morts. Je souris. J’arbore le sourire de maman derrière son
masque. J’espère qu’il sera visible, ce sourire si cher qui m’est
étranger. J’espère qu’il sera vu par les passants, vivants rasant
le mur des souvenirs - oublieront-ils le sourire de maman ?
J’aurais voulu que maman me remarque, qu’elle
remarque mon sourire tendu sur mes lèvres, tendu pour elle.
J’aurais voulu qu’elle me remarque et qu’elle m’aime, qu’elle
me regarde et me garde auprès d’elle, pour toujours. Qu’elle
m’embrasse comme on embrasse une fille chérie. Je n’ai jamais
connu cela, cet amour d’une mère porté à son enfant.
J’ai alors murmuré, pour moi et surtout pour elle, « à
quoi bon avoir un visage si tu n’es pas là ? à quoi bon me faire
belle si tu n’y es pas ? si tu n’y es plus dans ce monde ? ». Alors
j’ai laissé progressivement mon visage devenir flou. Chaque
jour, j’oubliais un peu plus mes traits, ces traits de chair qui
dessinaient mon visage, ce visage où maman est absente, ce
visage blanc couleur de l’irréel.
J’ai ôté toutes les glaces et cadres qui habillaient les
murs de mon appartement. Toutes ces surfaces qui auraient pu
laisser des traces trop ostensibles, de mon passage, de ma vie,
hors de maman. Ces surfaces qui avalent tout ce qu’elles voient,
tout ce qui se mire un peu trop longtemps en elles. J’ai voulu
ôter de ces murs tout ce qui n’est pas lié à maman, tout ce qui
n’est pas maman.
J’ai voulu rendre les murs de mon appartement nus pour
maman, pour qu’elle sache que je ne vois qu’elle, que je ne
regarde et ne retiens des choses qu’elle, maman.
*
Parfois, j’ai juste envie de prier. Prier pour que maman
revienne, prier parce que je sais que maman ne peut par revenir,
qu’elle ne peut pas se réincarner. Maman n’est plus qu’un tas de
cendres dans un pot. Je regarde le pot, j’aspire le pot, je pleure
le pot. Et je sais bien que cela ne sert à rien.
À ce moment-là, j’ai juste envie de prier pour que le
temps cesse de s’élargir comme il le fait et ne plus avoir à
compter le temps - à comptabiliser le nombre de minutes
passées alors que j’étais en train de penser à maman enfermée
dans son pot, réduite à n’être plus qu’un pot, un peu de cendres
dans un pot.
J’ai envie de prier - pour maman, pour moi, pour rien.
J’ai envie de prier - pour maman, pour m’absorber, pour
connaître ça, prier - être absorbée dans la prière, qu’il n’y ait
plus que ça qui compte. Mais je ne sais pas prier.
Quand je veux prier, je me demande alors ce qu’il faut
faire pour prier, comment il faut s’y prendre pour pouvoir dire
qu’on sait prier. Qu’est-ce qu’il faut faire du corps - des mains,
de la tête, du tronc ? Faut-il se courber tout entier ? mais alors
ne risque-t-on pas d’être avalé par la terre, tout entier absorbé
par elle ? Ne faut-il pas plutôt viser les cieux, les regarder bien
fort ? mais qu’est-ce à dire sinon inventer qu’il y a au-dessus de
soi le ciel alors qu’il n’y a qu’un pauvre plafond de plâtre
peinturluré en blanc ?
À quoi faut-il penser quand on veut prier ? à soi, à Dieu,
à maman ? Mais si c’est cela prier, penser à maman, alors je
prie tous les jours. Je sais pourtant que je ne prie pas tous les
jours. Faut-il parler à Dieu ? mais que dire à un être qu’on ne
connaît pas, qu’on ne saurait imaginer ? Comment penser à lui
sans se tromper ?
Que dois-je faire pour pouvoir dire « je prie » ? Quand
je pense à maman toute la journée, est-ce que je prie ? Est-ce
que je prie pour maman, pour le salut de son âme (je reprends
les termes entendus) ? Comment faire pour veiller maman, pour
éveiller maman, et la sortir de ses cendres ?
Maman a revêtu le masque de l’idole.



Parole 8
Lieu B
L’étonnement


Un jour je l’ai croisée dans un atelier de création. J’y
étais venu à la demande d’une association pour organiser un
projet articulé autour de la photographie. Je devais initier un
groupe de personnes à la technique du numérique tout en les
faisant travailler autour d’une thématique. Cette association
mettait en place des ateliers gratuits. L’idée de participer à titre
bénévole à ce petit bout d’utopie me plaisait.
J’aime à croire que rendre accessible la création
artistique permet de faire advenir un quelque chose, qui peut
parfois être un mieux être ou la possibilité de se défouler sans
utiliser la violence. J’avais d’autant plus envie de m’investir
dans cette association qu’elle était ouverte à tous, et notamment
aux personnes les plus démunies, que ce soit sur un plan
physique, matériel, social ou psychologique.
J’ai poussé la porte un jeudi pluvieux, quand je l’ai
trouvé là, ou plus exactement je me suis retrouvé devant elle,
comme paralysé par la surprise et l’émotion mêlés. Aperçue, sa
beauté m’a saisi. Je ne comprenais pas le pourquoi de sa
présence ici. Que faisait-elle ? Que venait-elle faire dans cette
association ? Comme à son habitude, elle a répondu à mon
regard pas un grand sourire. Et son délicat rire est venu
renforcer mon impression d’irréalité et d’étonnement à la
trouver là.
Très vite je l’ai perdu de vue, saisi par l’une des
salariées qui m’a entraîné vers ce qu’elle appelait un bureau, et
qui ne ressemblait à rien d’autre qu’à un antre. Les pans de
murs étaient couverts d’étagères du sol au plafond, elles-mêmes
recouvertes d’un fouillis de créations en tout genre,
amoncellement de feuilles à dessins, objets en terre divers,
statues, vases, bols, sacs emplis de tissus, bouteilles en plastique
vides…
Puis, au moment de partir, je l’ai revue, entourée de
deux autres personnes, qui lui tartinaient allègrement le visage
de bandelettes de plâtre. La joyeuse petite troupe était absorbée
dans l’élaboration de masques.
Comment ne pas repenser à la photographie que j’avais
tout contre moi ? Le masque provenait-il de l’un de ces
ateliers ?



Parole 9
Lieu A
La quête


Si je devais vous raconter ma vie…
Je suis née de maman, mais je n’ai pas vraiment connu
maman. C’est pour cela que je dis que maman reste pour moi un
mystère. Elle demeure à tout jamais derrière son masque blanc.
Maman s’est toujours cachée à moi, elle m’est toujours apparue
cachée. Quand je pense maman, quand je vois maman, c’est le
masque blanc de maman que je vois. Ce n’est pas le beau visage
tanné de maman qui m’apparaît, c’est son masque. Je peux dire
que je ne connais pas les traits de son visage, les expressions
qui l’animaient selon qu’elle était triste ou gaie. De maman, je
ne connais qu’un sourire furtif - si bien caché à moi par un
masque - qui ne révèle rien, ou presque rien, son humeur gaie ce
jour-là, prenant la pose derrière un masque, souriant au
photographe qui jamais ne m’avouera son nom. Qui est-il ce
mystérieux photographe, qui seul, a réussi à prendre une image
de maman un jour de mai. Comment le dénommer ? -
photographe - amoureux - amant - papa - ami, quels noms
encore pourrait-il revêtir ?
De moi vous n’apprendrez pas grand-chose, car moi - je
- ne suis pas le mystère, l’énigme c’est maman - maman et son
masque - maman et son mystérieux photographe.
De moi vous saurez juste que je suis en quête de
maman. Que toute ma vie, ce qu’il me reste à construire, est
orienté autour de maman. Maman pôle, maman astre, elle est
mon étoile aimantée qui me guide et m’oriente dans la nuit
obscure. Elle est le sens qui tisse encore et de nouveau ma vie.
Comment ne pourrais-je pas remercier ce mystérieux
photographe ? lui qui m’a donné une image de maman, lui qui
m’a donné matière à tisser ma vie autour d’un unique mot
« maman ». Comment lui dire merci, comment remercier cet
inconnu que jamais je ne pourrais connaître ni reconnaître ?
J’imagine qu’il était l’amant secret de maman. Ce serait
ce même sceau du secret qui l’aurait poussé à tendre à maman
un masque blanc. Comme pour la rendre moins radiante -
maman avait dû trop l’éblouir par sa peau si mate. Maman avait
quand même dû l’éblouir, lorsqu’il l’avait photographiée, par
son sourire qu’aucun masque ne pouvait cacher - nier.
Mon histoire est une quête. Une quête de maman ou
plutôt une conquête : c’est ce que je veux, ce vers quoi tout mon
être tend.
Je dis, je m’écrie, je m’exclame : je pars à la conquête
de maman ! Je prends mon cheval et ma bride, et je me lance au
galop. En quête d’aventure, de mon unique aventure : je cherche
maman.
Je veux retrouver maman, ramener maman à moi. Je
m’élance, je cours – je course maman, au galop, vite, vite,
encore plus vite.
Puis, dans l’immobilité, pour mieux rattraper maman et
me hisser vers elle. Maman est prise dans un étau de glace. La
course ne me sert à rien. Je cours seulement autour d’elle, de
son étau, je ne parviens pas à l’atteindre. Il me faut adopter la
lenteur. La lenteur est la bonne vitesse pour tendre, pour sentir
et ressentir maman en moi. Je dois me faire immobile pour
conquérir maman.
Je me mure dans la mort de maman. Se murer en
maman, dans la mort de maman, dans la photographie de
maman, dans le masque qui recouvre maman, c’est la seule voie
que j’ai pour me racheter auprès de maman – pour qu’elle
m’accepte. J’achète maman par mon immobilité auprès d’elle.
Par mon immobilité, je quémande maman, je quémande
l’indulgence et l’amour de maman. Je demeure de longues
heures immobile en son sein. Je crève d’immobilité pour
maman.
Je suis maman sur la photographie, ses contours et ses
formes, je suis maman.



Parole 10
Lieu B
L’abandon


J’ignorais tout d’elle, mais cela ne me gênait pas,
n’éveillait en moi aucune curiosité.
Sa seule présence suffisait à justifier tout son être.
J’éprouvais l’absolue nécessité de la revoir, de la
côtoyer le plus souvent possible, comme pour me rapprocher un
peu plus de la grâce ou m’en rapprocher autrement que par la
photographie. Et me sentir digne de l’approcher.
Avec elle, je m’éprouvais comme vivant, c’est-à-dire
absolument présent au monde. En sa présence, il était
impossible de se cacher derrière des compromis ou des fauxsemblants.
Masquée, elle aimait à démasquer. Elle avait cette
absolue capacité à démasquer, à vous ôter le masque – à vous
voir sans fard. Elle avait cette capacité à vous sortir de vos
retranchements quand ceux-ci étaient dérisoires et qu’elle les
savait sans réel fondement. Elle s’amusait à débusquer puis à
vous questionner sur des terrains dont l’accès était
habituellement interdit au public.
*
Elle n’avait pas réussi à élever seule son enfant.
Elle avait trop besoin de s’arrimer, trop de besoins pour
parvenir à gérer son quotidien à elle. Elle mobilisait déjà bien
trop d’énergie pour se contenir et se rassembler en elle pour
effectuer les nombreuses tâches de son quotidien ordinaire.
Elle n’était pas parvenue à se leurrer quant à l’avenir
qu’elle aurait pu offrir à son enfant. Un jour, elle m’en avait
parlé. Elle avait ôté le masque. Son regard était infiniment triste
et trahissait tout le désespoir de ce geste qu’elle avait eu –
remettre son enfant à des autres. Que ce soient d’autres mains
que les siennes qui câlinent et chérissent l’enfant qu’elle
n’aurait dû qu’aimer. Inconditionnellement.
Mais il y a soi, esprit corps entraves histoire. Elle n’était
pas parvenue à lutter contre.
La personne de passage qui venait la seconder dans la
semaine l’avait grondé à plusieurs reprises. Elle lui indiquait
qu’elle s’y prenait mal, qu’elle ne faisait pas comme il faut et
pas assez ce qu’il faut.
Elle avait pleuré, mais les larmes n’avaient rien résolu,
rien arrangé – elle me disait cela en riant, de son rire d’enfant
Et je me demandais comment une femme abattue dans
sa chair parvenait encore à rire, à se moquer d’elle-même et à
malgré tout, malgré la douleur la souffrance la cruauté
l’incapacité, être belle.



Parole 11
Lieu A
La mort


Un jour, je vais mourir. Mais maman ne doit
pas mourir. Chaque jour, la photo de maman ressuscite maman.
Je vais mourir. Je ne serai alors plus là pour ressusciter
maman, pour la faire revivre, la tirer de dessous son masque –
hors du néant, dans la vie.
Tous les jours, j’exhume maman. Je la tire hors de
l’oubli.
Un jour, je ne serai plus là – plus là pour maman.
Je suis ivre de maman. Je me rends ivre de maman.
J’émane maman partout, partout avec moi. Je la porte partout
avec moi, partout en moi, je suis avec maman. Je sens maman,
je la sens fort, très fort. Si fort que le nez me pique et que les
yeux me brûlent.
Maman m’exhale, maman m’exalte, maman m’exulte.
Maman!, je crie alors ma joie et mon désespoir mêlés. Maman!
Car tous les jours, je la trouve et la perds. Car tous les jours, je
tire un peu plus les fils de maman, et les emmêle aussitôt un peu
plus, dans une terrible confusion.
Ces fils, qui sont autant de liens noués autour de la
chair disparue de maman. Qui sont autant de nœuds crissant,
amarrant maman dans leur écrin de fibre végétale, du crin beige
pour maman. Amassant ces liens, je forme un corset autour du
creux qu’est maman, pour tenter de ramener la chair de maman
à la vie. Je ne veux pas que la chair de maman se désagrège.
Je corsète le corps de maman, sa vie, ce qu’elle aurait
dû être, ce qu’elle n’a pas pu être pour moi. Ce qu’elle ne sera
jamais pour moi de son vivant. Je corsète le corps disparu de
maman, pour le ramener à la vie, pour l’amener à moi, et le
faire mien.
Mais je sais bien que son corps n’est plus qu’un creux,
un vide. Que sa chair n’est plus qu’un bouquet de roses bleues,
pourrissantes. Je sais tout cela, pourtant… Je veux croire en
maman, en la possibilité de sa résurrection. Je veux croire qu’un
jour je la retrouverai, aimante.
J’exhale maman, j’embaume maman. J’embaume
maman quand brûle l’encens, quand je fais brûler le matin une
résine odoriférante. Je répands un baume sur le corps de
maman, sur les plaies nues de maman, sur l’absence de maman.
Pour être bien fait, l’embaumement de maman doit être long et
délicat, méticuleux dans sa préparation, et répété afin de devenir
efficace.
Chaque jour, c’est l’heureuse résurrection de maman.
C’est mon heureuse excitation qui me tire de ma torpeur. Puis
c’est la confusion. La terne retombée qui brouille le portrait de
maman, qui pourrit sa chair et fait se confondre les odeurs en un
morbide pot pourri. Quand sont réduits en cendres l’encens, la
myrrhe et le benjoin, brûle le portrait de maman.
*
J’attends maman.
Je n’entends plus la rumeur du monde. Son tumulte, ses
aléas, ses explosions - paroles projetées, prociférées qui
heurtent, et qui nous hantent.
Je n’écoute plus les nouvelles à la radio, à la télé, sur
internet. Je me suis débranchée. Je ferme les écoutilles. Toute
entière tournée vers maman. Je ne suis plus branchée (comme
j’avais pu l’être). Je ne suis plus portée par ce monde, que je
refuse et qui me rejette. Je me sens épave. Ebranlée par maman
seule. Je ne veux plus être ballotée par les flots du monde, la
tête pleine d’invectives.
J’attends maman. Je veux entendre maman. Ses deux
mains posées sur moi, tendres. Ma seule rumeur est maman.
Maman, ma mélodie, ma voix du monde. Ma seule voile qui
saura me porter sur les flots à bon port, ou qui me laissera
dériver sans jamais sombrer. Maman, mon bateau-berceau qui
s’est éteint trop tôt, qui s’en est allé trop vite, sans que je puisse
le rattraper. Maman, mon ancre. C’est en toi maintenant que je
veux habiter.



Parole 12
Lieu C
Le récit


Tout le récit s’élabore à partir d’un univers clos.
L’enceinte close de cette pièce de l’appartement du
protagoniste-narrateur dans laquelle il se tient toute la journée,
mais surtout le récit s’élabore à partir de cette photographie de
la mère à demi cachée que jamais le lecteur ne pourra voir, à
laquelle jamais il ne pourra avoir accès - tout comme jamais le
protagoniste n’a pu avoir accès à la mère.



Parole 13
Lieu A
La disparition


Je rêve de maman. Toutes les nuits, je rêve de maman.
Je rêve d’elle et de son masque.
Je rêve que maman retire son masque. Qu’elle n’a plus
besoin de son masque pour se montrer, pour m’apparaître et
exister. Ou bien, je rêve que le masque blanc de maman
engloutit le beau visage basané de maman. Qu’il teinte à jamais
son visage, sa peau, qu’il la décolore, la fane, la ravage. Sa peau
n’a plus de matière, plus de grain, plus aucune aspérité. Elle
devient pâle et sans expression - lisse comme le masque. Ce
masque qui tait et cache tout de maman.
Maman avec le masque, maman sans le masque, ce sont
les deux motifs principaux de mes rêves. Les deux trames qui
tissent mes rêves, mes nuits et mes jours, qui les colorent et leur
donnent leur teinte.
*
Maman, son beau visage caché sous un masque. Je
vois : le beau visage basané de maman qui rayonne sous le
masque blanc.
Moi, la fille qu’elle a abandonnée, je n’ai pas de visage.
Je n’ai pas reçu de visage à ma naissance. Maman n’a pas voulu
me céder une parcelle d’elle à ma naissance. Je suis née
blanche, sans aucune trace d’elle. La peau de ma tête demeurant
mystérieusement lisse. Maman ne m’a pas donné visage.
Tous les jours, je m’efforce à découvrir le visage caché
de maman. Tous les jours, je m’efforce à détruire le visage
abandonné par maman. – Je n’ai pas besoin de me scinder en
deux, retrouver le visage de maman ne peut que passer par ma
propre destruction. Je détruis en trouvant maman, j’ai besoin de
me détruire pour retrouver maman.
Je m’enivre de maman. Je veux devenir elle, je veux
devenir maman. Je m’enfonce en elle, en ce visage mystérieux
qui porte le sceau du masque, de l’inaccessible.
Je devrais avoir honte de cela, le cacher. Je ne devrais
pas vouloir disparaitre en maman, je le sais bien, je devrais
vivre en mon nom propre – mais je n’ai ni nom ni visage.
D’ailleurs, je me cache. Je me cache tous les jours dans mon
appartement, fenêtres et portes closes, verrouillées, miroirs
voilés, pour ne rien dévoiler. Voiler le moi, et enfin, retrouver le
visage de maman.
Maman partie, je m’effondre. La femme, la jeune
femme, la jeune fille, l’enfant ne tient pas.
Je fais fondre ce moi jusqu’à dissolution. Jusqu’à
l’osmose complète.
*
J’ai vu sur un site internet que la perte d’un être proche
peut parfois provoquer des hallucinations. Le deuil de maman
n’a jamais eu sur moi cet effet. Pourquoi n’ai-je jamais
halluciné maman ? J’aimerais voir maman, entendre maman,
être touchée par maman. Mais non. Seule la cendre de maman
me regarde du haut de son étagère, dans le cocon de son pot.
J’aurais voulu te rencontrer, maman !
Voir le sujet précédentRevenir en hautVoir le sujet suivant
Permission de ce forum:
Vous pouvez répondre aux sujets dans ce forum